Aller au contenu
Retour à Memoira

Saudade

par Rosa Ferreira

Table des matièresToucher pour ouvrir

Enfance · années 1960

Chapitre 1 · 29 avr. 2026

Côte portugaise, années 1960. Évoque le port de Vila do Conde et les filets qui séchaient au soleil. · 1962

Une petite maison au bout d'une rue de pierres, le rire des cousines, et la place vide du père qui était parti travailler en France.

Notre maison se trouvait au bout d'une rue qui montait vers le haut du village. Les murs étaient blanchis à la chaux et le toit avait des tuiles couleur de terre cuite que ma grand-mère grattait au printemps quand la mousse y poussait. Devant, il y avait une cour minuscule où ma mère mettait à sécher le linge entre deux fils, et derrière, un potager où poussaient les choux, les fèves, et un citronnier qui ne donnait jamais beaucoup de fruits mais que mon grand-père aimait quand même. Je dormais dans la même chambre que mes deux cousines, Aldina et Lurdes. Le matelas était en laine et il fallait le retaper tous les samedis. Aldina avait deux ans de plus que moi, et c'était elle qui décidait ce qu'on faisait quand on rentrait de l'école. On allait au port voir les barques rentrer, on cherchait des coquillages sur la plage de Mira quand quelqu'un nous y emmenait, on jouait à se cacher dans les filets en train de sécher. Mon père était parti l'année où j'ai eu neuf ans. Il était parti pour la France, à Bordeaux, où un cousin lui avait trouvé du travail sur un chantier. Au début, je ne comprenais pas vraiment ce que ça voulait dire. Je savais qu'il était loin et qu'il allait revenir, et que les lettres mettaient longtemps à arriver. Tous les deux ou trois mois, un mandat arrivait à la poste du village, et ma mère mettait son foulard pour aller le chercher. Je l'accompagnais. Le receveur des postes parlait fort et tout le monde savait combien il y avait dans l'enveloppe, ce qui me gênait, mais ma mère ne semblait pas s'en apercevoir. Le soir, ma mère écrivait à mon père. Elle écrivait lentement, en s'aidant d'un petit dictionnaire qu'on lui avait offert pour son mariage. Elle me racontait ce qu'elle écrivait, parce qu'elle voulait que je m'habitue à l'idée qu'il existait, mon père, là-bas, dans cette ville dont je ne connaissais que le nom. Bordeaux. Je trouvais que ça sonnait comme un mot de cuisine. Quand je repense à ces années-là, je revois surtout des couleurs. Le bleu très pâle du ciel au-dessus du toit, le rouge sombre des tomates que ma mère faisait sécher pour l'hiver, le marron poussiéreux de la rue après une semaine sans pluie. Je revois aussi l'odeur du linge mouillé qui claquait dans le vent, et le goût du pain de maïs encore tiède du four du boulanger. Ce sont des choses qui ne reviennent plus, sauf quand je ferme les yeux. Et même les yeux fermés, parfois, j'ai du mal.

Chapitre 2 · 29 avr. 2026

Une gare au Portugal — l'image évoque le voyage en train que Rosa a fait avec sa mère vers la France. · 1965

Onze ans, un petit sac, et trois jours de train à travers l'Espagne avec ma tante Conceição pour rejoindre un père que je n'avais pas vu depuis trois ans.

Ma mère a préparé mon sac la veille. Elle y a mis deux robes, du linge, un savon, et une enveloppe avec mes papiers cousue à l'intérieur de la doublure. Elle disait qu'on volait beaucoup dans les trains, et que si quelqu'un essayait de me prendre l'enveloppe, il devrait d'abord m'arracher le sac. Je l'ai serré contre moi pendant trois jours. Ma tante Conceição était venue de Coimbra pour m'emmener. C'était une femme qui parlait peu mais qui ne lâchait jamais ma main dans la foule. Sa propre fille était déjà à Bordeaux depuis deux ans, et elle profitait de mon voyage pour aller la voir. Au moment des adieux, sur le quai de Porto-Campanhã, ma mère m'a embrassée trois fois et m'a dit, sans pleurer, que je devais bien manger et bien étudier. C'est elle qui pleurait, plus tard, quand le train commençait à s'éloigner. Je me suis retournée à la fenêtre et j'ai vu son foulard noir qui s'agitait, puis qui devenait un point, puis plus rien. Le voyage durait trois jours avec les correspondances. À la frontière espagnole, on est descendues parce que les voies n'avaient pas le même écartement et qu'il fallait changer de train. Des hommes en uniforme passaient et regardaient les passeports. Tante Conceição me tenait fort par l'épaule, et chaque fois qu'un militaire la regardait, elle baissait les yeux. Je faisais comme elle. À Madrid, on a dormi sur un banc dans une salle d'attente qui sentait la cire chaude. Une femme nous a apporté du pain et un peu de chorizo, et tante Conceição lui a parlé en espagnol, ce que je trouvais étrange parce que je ne savais pas qu'elle parlait espagnol. À Hendaye, on est passées en France. Je me souviens du jour qui se levait sur le ciel et des champs qui défilaient, plus verts que ce que j'avais connu. Tout me semblait grand et neuf. À Bordeaux Saint-Jean, mon père m'attendait sur le quai. Il avait grossi un peu. Il portait une veste que je ne lui connaissais pas. Quand il m'a vue, il a fait un pas en arrière, comme s'il voulait être sûr que c'était bien moi, puis il m'a soulevée du sol et m'a serrée si fort que j'ai pleuré sans savoir pourquoi. Ce qu'il a dit, je m'en souviens encore. Il a dit, *minha menina, agora estamos juntos*. Ma petite, maintenant nous sommes ensemble. J'ai compris ce jour-là, sans pouvoir le formuler, que mon enfance au Portugal était finie. Ce n'était pas triste exactement. C'était autre chose. C'était un commencement avec, dedans, une fin que je n'avais pas choisie.

Adolescence · années 1960

Chapitre 3 · 29 avr. 2026

1 / 2
Le pont Saint-Michel à Paris, photographié par Auguste-Hippolyte Collard en 1859 — l'image évoque l'arrivée en France. · 1965

L'école communale du quartier Saint-Michel, le maître Monsieur Pellegrin, et les six mois qu'il m'a fallu pour cesser de parler comme une étrangère.

Jeune adulte · années 1970

Chapitre 4 · 29 avr. 2026

Un samedi soir au foyer portugais de la rue Bouquière, un orchestre qui mélangeait fado et yé-yé, et un garçon qui dansait mal et qui le savait.

Âge adulte · années 1980

Chapitre 5 · 29 avr. 2026

Maria et Joaquim, les étés à Vila do Conde, les longues conversations en deux langues à table, et la manière dont une langue se perd sans qu'on s'en rende compte.

Chapitre 6 · 29 avr. 2026

Trente-quatre ans à nettoyer des bureaux et des appartements à Bordeaux. Les patrons qui retenaient mon prénom, ceux qui ne le retenaient pas, et ce que ma mère disait sur la dignité.

Plus tard dans la vie · années 2020