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Voyages
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Le voyage

29 avril 2026·435 mots
Une gare au Portugal — l'image évoque le voyage en train que Rosa a fait avec sa mère vers la France. · 1965

Onze ans, un petit sac, et trois jours de train à travers l'Espagne avec ma tante Conceição pour rejoindre un père que je n'avais pas vu depuis trois ans.

Ma mère a préparé mon sac la veille. Elle y a mis deux robes, du linge, un savon, et une enveloppe avec mes papiers cousue à l'intérieur de la doublure. Elle disait qu'on volait beaucoup dans les trains, et que si quelqu'un essayait de me prendre l'enveloppe, il devrait d'abord m'arracher le sac. Je l'ai serré contre moi pendant trois jours. Ma tante Conceição était venue de Coimbra pour m'emmener. C'était une femme qui parlait peu mais qui ne lâchait jamais ma main dans la foule. Sa propre fille était déjà à Bordeaux depuis deux ans, et elle profitait de mon voyage pour aller la voir. Au moment des adieux, sur le quai de Porto-Campanhã, ma mère m'a embrassée trois fois et m'a dit, sans pleurer, que je devais bien manger et bien étudier. C'est elle qui pleurait, plus tard, quand le train commençait à s'éloigner. Je me suis retournée à la fenêtre et j'ai vu son foulard noir qui s'agitait, puis qui devenait un point, puis plus rien. Le voyage durait trois jours avec les correspondances. À la frontière espagnole, on est descendues parce que les voies n'avaient pas le même écartement et qu'il fallait changer de train. Des hommes en uniforme passaient et regardaient les passeports. Tante Conceição me tenait fort par l'épaule, et chaque fois qu'un militaire la regardait, elle baissait les yeux. Je faisais comme elle. À Madrid, on a dormi sur un banc dans une salle d'attente qui sentait la cire chaude. Une femme nous a apporté du pain et un peu de chorizo, et tante Conceição lui a parlé en espagnol, ce que je trouvais étrange parce que je ne savais pas qu'elle parlait espagnol. À Hendaye, on est passées en France. Je me souviens du jour qui se levait sur le ciel et des champs qui défilaient, plus verts que ce que j'avais connu. Tout me semblait grand et neuf. À Bordeaux Saint-Jean, mon père m'attendait sur le quai. Il avait grossi un peu. Il portait une veste que je ne lui connaissais pas. Quand il m'a vue, il a fait un pas en arrière, comme s'il voulait être sûr que c'était bien moi, puis il m'a soulevée du sol et m'a serrée si fort que j'ai pleuré sans savoir pourquoi. Ce qu'il a dit, je m'en souviens encore. Il a dit, *minha menina, agora estamos juntos*. Ma petite, maintenant nous sommes ensemble. J'ai compris ce jour-là, sans pouvoir le formuler, que mon enfance au Portugal était finie. Ce n'était pas triste exactement. C'était autre chose. C'était un commencement avec, dedans, une fin que je n'avais pas choisie.

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