Une petite maison au bout d'une rue de pierres, le rire des cousines, et la place vide du père qui était parti travailler en France.
Notre maison se trouvait au bout d'une rue qui montait vers le haut du village. Les murs étaient blanchis à la chaux et le toit avait des tuiles couleur de terre cuite que ma grand-mère grattait au printemps quand la mousse y poussait. Devant, il y avait une cour minuscule où ma mère mettait à sécher le linge entre deux fils, et derrière, un potager où poussaient les choux, les fèves, et un citronnier qui ne donnait jamais beaucoup de fruits mais que mon grand-père aimait quand même.
Je dormais dans la même chambre que mes deux cousines, Aldina et Lurdes. Le matelas était en laine et il fallait le retaper tous les samedis. Aldina avait deux ans de plus que moi, et c'était elle qui décidait ce qu'on faisait quand on rentrait de l'école. On allait au port voir les barques rentrer, on cherchait des coquillages sur la plage de Mira quand quelqu'un nous y emmenait, on jouait à se cacher dans les filets en train de sécher.
Mon père était parti l'année où j'ai eu neuf ans. Il était parti pour la France, à Bordeaux, où un cousin lui avait trouvé du travail sur un chantier. Au début, je ne comprenais pas vraiment ce que ça voulait dire. Je savais qu'il était loin et qu'il allait revenir, et que les lettres mettaient longtemps à arriver. Tous les deux ou trois mois, un mandat arrivait à la poste du village, et ma mère mettait son foulard pour aller le chercher. Je l'accompagnais. Le receveur des postes parlait fort et tout le monde savait combien il y avait dans l'enveloppe, ce qui me gênait, mais ma mère ne semblait pas s'en apercevoir.
Le soir, ma mère écrivait à mon père. Elle écrivait lentement, en s'aidant d'un petit dictionnaire qu'on lui avait offert pour son mariage. Elle me racontait ce qu'elle écrivait, parce qu'elle voulait que je m'habitue à l'idée qu'il existait, mon père, là-bas, dans cette ville dont je ne connaissais que le nom. Bordeaux. Je trouvais que ça sonnait comme un mot de cuisine.
Quand je repense à ces années-là, je revois surtout des couleurs. Le bleu très pâle du ciel au-dessus du toit, le rouge sombre des tomates que ma mère faisait sécher pour l'hiver, le marron poussiéreux de la rue après une semaine sans pluie. Je revois aussi l'odeur du linge mouillé qui claquait dans le vent, et le goût du pain de maïs encore tiède du four du boulanger. Ce sont des choses qui ne reviennent plus, sauf quand je ferme les yeux. Et même les yeux fermés, parfois, j'ai du mal.