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Histoire
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Rêver en français

29 avril 2026·438 mots
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Le pont Saint-Michel à Paris, photographié par Auguste-Hippolyte Collard en 1859 — l'image évoque l'arrivée en France. · 1965

L'école communale du quartier Saint-Michel, le maître Monsieur Pellegrin, et les six mois qu'il m'a fallu pour cesser de parler comme une étrangère.

On m'a inscrite à l'école communale du quartier Saint-Michel à Bordeaux dès la deuxième semaine. Le directeur, en regardant mes papiers, a dit à mon père que j'aurais peut-être à redoubler le CM1, parce que mon niveau scolaire au Portugal n'était pas évident à comparer. Mon père a répondu qu'on verrait, qu'il fallait d'abord que j'apprenne à parler. Le premier jour, je n'ai rien compris. Pas un seul mot. Le maître s'appelait Monsieur Pellegrin. Il avait une moustache courte et une grande règle en bois sur le bureau, mais il ne s'en servait pas pour frapper, il s'en servait pour montrer la carte de France au mur. Quand il m'a présentée à la classe, j'ai cru qu'il me demandait de parler. Je me suis levée et j'ai dit *Rosa Maria Ferreira, onze ans, Vila do Conde*. Les enfants ont ri. Pas méchamment, je le comprends maintenant. Mais sur le moment, j'aurais voulu disparaître sous le bureau. Monsieur Pellegrin n'a pas ri. Il a dit *bienvenue Rosa*, et il m'a montré ma place, à côté d'une fille qui s'appelait Brigitte et qui avait des nattes. Brigitte m'a tendu son crayon dans l'après-midi quand le mien est tombé par terre, sans me regarder, comme si c'était normal. C'était la première gentillesse française qu'on me faisait. Pendant six mois, j'ai vécu entre deux silences. À l'école, je ne disais rien parce que je ne savais pas dire. À la maison, mon père et moi parlions portugais, mais c'était devenu un portugais bizarre, où certains mots manquaient parce que je ne les avais pas appris quand on aurait dû me les apprendre. Le mardi soir, ma tante Conceição venait dîner et corrigeait ma façon de parler. Elle disait que je devenais une *afrancesada*. Je ne savais pas si elle disait ça avec fierté ou avec reproche. Et puis un soir, je crois que c'était en mars, j'ai rêvé en français. Le rêve était simple, je traversais une rue et un chien aboyait, et dans le rêve je disais *attention au chien*. Je me suis réveillée et j'ai compris que quelque chose s'était déplacé. Le français était entré chez moi. Pas seulement à l'école. À la fin de l'année, Monsieur Pellegrin a écrit dans le bulletin que j'étais *une élève appliquée et intelligente, dont la rapidité d'apprentissage est remarquable*. Mon père a fait encadrer ce bulletin et l'a accroché dans la cuisine. Il y est resté jusqu'à ce qu'on déménage, dix ans plus tard. Quand on a décroché les choses du mur, le bulletin avait jauni et la trace claire du cadre est restée pendant des semaines sur la peinture, comme un fantôme.

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