Un samedi soir au foyer portugais de la rue Bouquière, un orchestre qui mélangeait fado et yé-yé, et un garçon qui dansait mal et qui le savait.
Le foyer portugais se trouvait rue Bouquière, dans une ancienne salle de fêtes que la communauté avait louée à l'année. Tous les samedis soir, il y avait un bal. On s'y retrouvait entre familles. Les mères surveillaient les filles, les pères jouaient aux cartes au fond, et l'orchestre, qui était composé de trois ouvriers du chantier naval et d'un employé des PTT, alternait des fados qui faisaient pleurer les femmes plus âgées et des chansons d'Adamo et de Sheila qu'elles fredonnaient quand même.
J'avais dix-sept ans quand j'ai vu Manuel pour la première fois. Il était venu avec son frère aîné, qui travaillait avec mon père sur les chantiers de la rocade. Manuel était plus jeune que son frère, dix-neuf ans, et il avait commencé un apprentissage en mécanique. Je l'ai remarqué parce qu'il dansait mal. Vraiment mal. Il avait l'air gêné de son corps, comme s'il ne savait pas où mettre ses pieds. Mais il dansait quand même. Sa partenaire, une cousine à lui je crois, riait de lui sans méchanceté.
À un moment, l'orchestre a joué *La vie en rose* en version portugaise, ce qu'ils faisaient parfois pour amuser le public. Manuel s'est approché et m'a demandé si je voulais danser. Je voyais bien qu'il avait peur. J'ai dit oui, plus parce que ça me plaisait qu'il ait peur que parce qu'il me plaisait, lui. Pendant la danse, il m'a marché deux fois sur le pied et il s'est excusé en portugais, puis il a recommencé en français, comme s'il n'était pas sûr de quelle langue je préférais. C'est là, je crois, que j'ai commencé à le trouver attachant.
À la fin du bal, il m'a proposé de me raccompagner à pied parce qu'il habitait dans la même direction. Il poussait sa bicyclette à côté de nous, ce qui était ridicule parce qu'il aurait pu rouler, mais je crois qu'il voulait avoir une raison de marcher lentement. On est passés devant la cathédrale Saint-André, et il m'a raconté qu'il avait quitté un village près de Coimbra à treize ans, et que sa mère lui avait fait promettre d'épouser une Portugaise. Il a dit ça en riant, mais d'une manière qui montrait qu'il y pensait.
On s'est mariés en avril 1972, à l'église Sainte-Eulalie, avec ma tante Conceição comme témoin et son frère comme témoin pour lui. Le repas a été fait dans la cour de l'immeuble où vivait sa famille, parce qu'on n'avait pas les moyens de louer une salle. Il avait plu le matin, mais à midi le soleil était sorti, et ma mère, qui était venue exprès du Portugal pour la cérémonie, n'arrêtait pas de dire que c'était un signe.
Manuel et moi, on a été mariés quarante-six ans. Il est mort en 2018, un mois avant son soixante-sixième anniversaire. Je pense souvent à ce premier soir, à la façon dont il poussait sa bicyclette pour pouvoir marcher avec moi. Il faisait beaucoup de choses comme ça, des petits détours absurdes pour rester un peu plus longtemps. C'est devenu sa façon de m'aimer.