Une lettre, plutôt qu'un chapitre. Pour Léo, Inès, Théo et Camille, qui ne savent pas encore ce que veut dire saudade.
Mes chers petits-enfants,
Quand vous lirez ceci, j'aurai peut-être encore quelques années devant moi, ou peut-être pas. Je ne sais pas. Ce que je sais, c'est qu'il y a des choses que je n'ai pas su vous dire de vive voix, parce que vous étiez petits, ou parce que je ne savais pas comment commencer.
La première, c'est que je ne suis pas tout à fait française. Je ne suis pas tout à fait portugaise non plus. Je suis devenue quelque chose entre les deux, et je n'ai jamais trouvé un mot pour ça. Vous, vous êtes français, c'est bien. La France vous a accueillis dès le premier jour, et c'est une chance qui n'est pas évidente, même si elle vous paraît normale. Mais sachez qu'il y a, derrière vous, une grand-mère qui est arrivée ici à onze ans avec une enveloppe cousue dans la doublure de son sac, et qui a appris à parler une langue qui n'était pas la sienne pour pouvoir vous donner la vôtre.
La deuxième chose. Vous me demandez parfois ce que veut dire *saudade*. Vos parents traduisent souvent par *nostalgie*, mais ce n'est pas tout à fait ça. La nostalgie, c'est quand on regrette quelque chose qu'on a perdu. La saudade, c'est quand on aime quelque chose qui n'est pas là, sans savoir si on l'a vraiment perdu. C'est plus doux. C'est plus large. C'est ce que je ressens quand je pense à Vila do Conde, à ma mère qui a serré son foulard noir sur le quai, à Manuel quand il poussait sa bicyclette à côté de moi. Vous aurez votre propre saudade un jour. Pour ma cuisine peut-être, ou pour les étés chez moi quand vous étiez petits. Ce n'est pas une chose à fuir. C'est une preuve qu'on a aimé.
La troisième. Je voulais vous dire, et c'est plus difficile, que la vie ne devient pas plus claire avec l'âge. Au contraire. Plus j'avance, moins je suis sûre des grandes réponses. Mais une chose est devenue plus claire, c'est ce qui compte. Ce qui compte, c'est qui on a aimé, qui on a aidé, et si on a fait notre travail avec attention. Le reste, les diplômes, les voitures, les vacances, je vous le dis avec cinquante ans de recul, ça ne pèse rien.
Et la quatrième. Si un jour vous avez un enfant à qui vous voulez transmettre quelque chose qui vient de moi, parlez-lui de Madame Lacombe. Parlez-lui de Monsieur Pellegrin qui a écrit dans mon bulletin que j'étais une élève appliquée. Parlez-lui de mon père qui m'a serrée si fort en m'appelant *minha menina* à la gare de Bordeaux. Ces gens-là sont morts. Ils n'ont pas eu d'enfants, ou ils en ont eu d'autres. Mais ils m'ont fait. Et donc, à travers moi, ils vous ont faits aussi.
Je vous embrasse, mes amours.
Votre avó.