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Carrière
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Le travail

29 avril 2026·532 mots

Trente-quatre ans à nettoyer des bureaux et des appartements à Bordeaux. Les patrons qui retenaient mon prénom, ceux qui ne le retenaient pas, et ce que ma mère disait sur la dignité.

J'ai commencé à faire des ménages à dix-neuf ans, juste avant mon mariage. C'était deux matinées par semaine chez une dame qui habitait cours de Verdun, près du jardin public. Elle s'appelait Madame Lacombe. Elle était veuve d'un médecin et elle vivait seule avec un chien qui s'appelait Pacha. Elle me payait en espèces dans une enveloppe brune qu'elle laissait toujours sur la même petite table dans l'entrée. Madame Lacombe a été ma première patronne et c'est elle qui m'a appris la plupart des choses que je sais sur ce travail. Elle disait toujours *Rosa, ce n'est pas de la propreté, c'est de l'attention*. Je n'avais jamais entendu personne parler du ménage comme ça. Pour elle, nettoyer une pièce, c'était la regarder vraiment. Voir où la poussière s'accumulait, deviner ce qui était fragile, comprendre où une personne avait besoin que les choses ne bougent pas. Quand elle est morte en 1989, j'ai pleuré comme on pleure une parente. Ses enfants m'ont remerciée d'une manière polie qui voulait dire qu'on n'avait plus besoin de moi. Après Madame Lacombe, il y a eu beaucoup d'autres maisons. Une trentaine, peut-être plus. Et puis, à partir de 1992, j'ai été embauchée par une entreprise de nettoyage qui s'occupait de bureaux dans le quartier des Quinconces. Je commençais à cinq heures du matin, je finissais à neuf, et l'après-midi je continuais avec les particuliers. Je faisais ça cinq jours sur sept, avec une journée pour les courses et le linge. Il y avait deux sortes de patrons. Ceux qui retenaient mon prénom, et les autres. Ceux qui me disaient bonjour quand on se croisait dans le couloir, et ceux qui regardaient à travers moi comme si j'étais le poteau du parking. Je n'en ai pas voulu aux seconds, pas vraiment. Je me disais qu'ils avaient sans doute des soucis dans leur travail. Mais je préférais les premiers. Quand un homme d'affaires me disait *bonjour Rosa* et qu'il s'en souvenait la semaine suivante, je travaillais mieux ce jour-là. Pas plus. Mieux. J'ai eu des patrons qui m'ont demandé de faire des choses qui n'étaient pas dans mon contrat. Ranger des dossiers personnels. Faire la vaisselle d'un repas privé. Nettoyer le vomi d'un fils du PDG après une fête. J'ai appris à dire non, en français, avec un sourire qui ne laissait pas de place à la négociation. Ma mère m'avait dit ça avant que je parte du Portugal. Elle avait dit, *minha filha, on ne te respectera pas plus que tu te respectes.* Pendant longtemps, je n'ai pas su ce que ça voulait dire. À cinquante ans, je le savais. Une chose que je veux dire, parce que personne ne me l'a jamais demandée. Je n'ai jamais eu honte de mon travail. Pas une fois. J'ai eu honte d'autres choses dans ma vie, on a tous quelque chose, mais pas de ça. À chaque fin de mois, l'enveloppe ou le virement permettait à Manuel et moi de payer le loyer, de mettre des chaussures aux enfants, de mettre cinquante francs de côté pour le voyage de l'été. C'était de l'argent propre. C'est un mot étrange à utiliser pour parler du nettoyage, je sais. Mais c'est le mot juste.

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