Une lettre à mes petits-enfants: sur le travail des mains, sur le courage, et sur le fait de me raconter tant qu'il est temps.
Mes chers petits-enfants,
Quand vous lirez ceci, il se peut que je ne me souvienne plus de l'avoir dit. C'est une drôle de chose à écrire, mais c'est la vérité, et entre nous il n'y a jamais eu que la vérité.
Je voudrais que vous gardiez trois choses.
La première, c'est ce que m'a dit mon grand-père aux champs: un homme qui sait travailler de ses mains ne sera jamais tout à fait perdu. Apprenez à faire quelque chose de vos mains, n'importe quoi, du bois, du pain, un jardin. Ça vous tiendra debout les jours où la tête vacille. Je le sais mieux que personne aujourd'hui.
La deuxième, c'est le courage. Pas le courage des héros, celui des gens ordinaires. Le courage de ma mère qui mettait une assiette en plus en pleine guerre. Le courage de Denise qui a élevé trois enfants en travaillant. Le courage, ce n'est pas ne pas avoir peur. C'est faire ce qu'il faut en ayant peur.
La troisième, c'est celle-ci: ne laissez pas les gens partir avec leurs histoires. Posez les questions tant qu'il est temps. Moi, j'ai de la chance, ma fille m'a fait raconter pendant que je le pouvais encore, et ces dimanches passés à parler, ce sont parmi les plus beaux de ma vieillesse. Faites pareil avec ceux que vous aimez. Une vie qu'on n'a pas racontée, c'est une maison qu'on ferme sans avoir allumé les lumières.
Je vous ai aimés plus que je n'ai su le dire. Les hommes de mon temps ne disaient pas ces choses. Alors je les écris, ici, pour que ce soit gardé.
Votre grand-père,
André