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Élever des enfants entre deux pays

29 April 2026·478 words

Maria et Joaquim, les étés à Vila do Conde, les longues conversations en deux langues à table, et la manière dont une langue se perd sans qu'on s'en rende compte.

Maria est née en juillet 1973, à la maternité de Pellegrin. Joaquim a suivi trois ans plus tard, en septembre 1976. Manuel et moi avions décidé, sans vraiment le décider, qu'on leur parlerait portugais à la maison. Au début, c'était simple. Les bébés ne distinguaient pas. Ils apprenaient les deux langues comme deux respirations. C'est quand Maria est entrée à l'école que les choses ont changé. Elle revenait avec des mots français qu'elle voulait nous apprendre, et qu'elle nous corrigeait quand on les prononçait mal. Elle disait *non maman, c'est rouge, pas rougeu*. Manuel le prenait en riant. Moi, je le prenais moins bien. Je ne voulais pas que le portugais devienne pour eux la langue qu'on parle quand on n'a pas le choix. Tous les étés, on faisait le voyage en voiture jusqu'à Vila do Conde. Trois jours sur la route, avec des thermos de café, des sandwichs au chouriço, et la radio qui changeait de stations à mesure qu'on avançait. Ma mère nous attendait à la porte avec ses voisines, qui prétendaient toutes qu'elles étaient venues *par hasard* mais qui en réalité guettaient depuis le matin. Maria et Joaquim couraient dans la cour comme s'ils n'étaient jamais partis. Pendant les deux premières semaines, ils retrouvaient leur portugais d'enfance, parlaient avec les cousins, allaient chercher le pain en disant *bom dia*. Et puis dès qu'on rentrait à Bordeaux, le français reprenait la place qu'il avait perdue. Je me souviens d'un soir, l'année où Maria avait douze ans, où je l'ai entendue raconter le voyage à une amie française. Elle disait *on est allés au Portugal voir ma grand-mère, elle parle pas français, c'est compliqué*. Compliqué. Le mot m'est resté. Je me suis dit, *minha filha, non, ce n'est pas compliqué, c'est ta langue.* Mais je n'ai rien dit. Je crois que c'est ce soir-là que j'ai compris quelque chose que je refusais de voir, c'est qu'une langue ne se perd pas brutalement, elle s'efface. Elle s'efface comme une encre qu'on a versée dans l'eau. Maria s'est mariée en 1998 avec Olivier, un Français de Toulouse, professeur d'histoire. Joaquim a épousé Camille trois ans plus tard. Mes quatre petits-enfants sont nés en France, avec des prénoms français, et ils savent dire *bonjour avó*, *boa noite avó*, et compter jusqu'à dix en portugais, et c'est tout. Quand je leur parle vraiment, ils sourient gentiment et regardent leur mère pour qu'elle traduise. J'ai longtemps été triste de ça. Maintenant moins. Je crois que j'ai compris que le portugais qui me reste à moi, je ne peux pas le leur transmettre comme on transmet une recette. Ce que je peux leur transmettre, c'est ce que la langue m'a appris, à attendre, à pleurer sans avoir honte, à accueillir les gens avec du pain. C'est peut-être ça la vraie transmission. Ce n'est pas la langue. C'est ce que la langue voulait dire.

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